L’académie des Césars a rendu son verdict samedi dernier et vous aurez surement remarqué que contrairement à l’année dernière, l’équipe n’a pas souhaité se frotter à nouveau au jeu des pronostics tant ils furent peu prophétiques l’an passé. Et pourtant, il ne fallait vraiment pas être médium pour deviner qu’Un prophète allait être largement plébiscité. Seulement voilà, une question demeure dans mon esprit fâcheux et polémiste : le dernier film de Jacques Audiard a-t-il opérée cette razzia méritée de statuettes parce qu’il est un véritable chef d’œuvre ou simplement parce qu’il est un peu au-dessus de l’intégralité de la navrante production cinématographique française. Vous aurez compris que c’est bien la deuxième solution qui à la faveur de ma réflexion et si nous allons aujourd’hui parler d’Un prophète, rattrapant ainsi au passage la deuxième absence estivale et radiophonique de l’émission (un article étant en effet paru sur le blog lors de sa sortie), se serra avant tout pour montrer que le film est à mon sens loin d’être exempt de défauts, ce qui ne l’empêche pas d’être néanmoins un bon film.
Commençons donc par les points positifs et en particulier le plus évident, les acteurs. Désormais doublement césarisé (meilleur espoir et meilleur acteur), Tahar Rahim semble avoir déjà céder aux suppliques de l’étranger. Attention tout de même de ne pas trop s’emballer puisque même si le jeune homme campe parfaitement ce personnage ambigu dont la naïveté s’affiche en permanence, le rôle reste quand même un peu monolithique et seul l’avenir nous dira la capacité de Tahar à évoluer et passer au niveau supérieur. A l’inverse, Niels Arestrup ne laisse aucun doute sur son avenir, il va continuer à faire les plus beaux jours du cinéma français pour encore quelques années, années qui seront pour sûr remplies d’interprétations tourbillonnantes tant le grand bonhomme est capable de sauter d’une émotion à son parfait antipode en un quart de seconde tout en restant vrai. Autant dire qu’il est a mon sens celui qui n’a vraiment pas volé son César, ou plutôt qui le méritait le plus. Le reste du casting est cohérent dans cette lignée qualitative, en particulier Reda Kateb dont le personnage nature fait véritablement du bien. Puisque j’ai rapidement les rôles de chacun, il est naturel de s’attacher au scénario, lui aussi récompensé et à juste titre puisque c’est surement sur ce point que j’aurais le moins de réserve à émettre. Traitant de l’univers carcéral avec justesse (il me semble), le film évite tout manichéisme et surtout l’archétype du caïd de quartier pour préférer une lutte intestine et sous-jacente entre clans qui ne sont finalement pas si différents. Seulement voilà, le parti pris du scénario et du film, s’il est parfaitement traité, n’est pas forcément la chose la plus admissible. Pour être clair, le film pose une règle simple : dans un univers clos, un microcosme régi par le communautarisme, devenir maître de son destin s’est aussi et surtout se destiner à devenir maître. Sans parler d’amoralité, et même si c’était le cas ce serait toujours mieux que les discours moralisateurs d’à peu près toutes les autres productions, cette vision fluctuante est par nature condamnée à ne pas satisfaire tout le monde (notamment dans le fait de montrer l’incapacité des deux côtés des barreaux à penser et réussir la réinsertion). Et fatalement l’on en arrive donc à la réalisation et le travail de Jacques Audiard. Je confesse tout de suite, monsieur Audiard n’est pas spécialement ma tasse de thé et si je lui reconnais un véritable talent de metteur en scène, je trouve généralement cette réalisation assez ennuyeuse. Pour être tout à fait précis, je n’arrive jamais à être totalement pris par un Audiard, la désagréable sensation d’ennui restant en permanence tapis dans l’ombre et surgissant à la moindre baisse de régime. Malheureusement, Un prophète ne fait pas exception à la règle. Filmant l’univers carcéral avec force et talent (sans jamais dépasser néanmoins le travail de Steve McQueen dans Hunger), Jacques Audiard ne le rend jamais étouffant, suffoquant, ce qui ne l’empêche pas pourtant d’intercaler des petites respirations. Si certaines sont salutaires car reposant sur la réalité parfois clémente à l’intérieur de la prison, chaque plongée dans l’onirisme et le fantastique transforme la bouffée d’air pur en bouffée d’hélium. Tout devient ainsi suraigu, presque faux à mesure que ces fantaisies se reproduisent, de plus en plus longues et poussives. Jacques Audiard réalise donc un film trop long sans pouvoir véritablement faire autrement, la nécessité d’une histoire, d’une narration devenant ainsi un possible surplus à un univers suffisamment profond et puissant pour se soutenir de lui-même.
Avant de me retrouver sous le feu des critiques et des adorateurs du film et du cinéaste, je conclurais juste par dire que sans être un mauvais film (il en est même très loin), Un prophète montre avec force la plaie qui ronge un cinéma français de ce fait moribond, à savoir la catégorisation. Vous êtes vous déjà demander à quoi ressemblerait le palmarès des Césars si par exemple Jacques Audiard, Abdelatif Kechiche et Martin Provost sortaient chacun un film la même année ? Une dizaine de Césars ex-æquo peut-être. Le cinéma français est donc pourri par un establishment qui voue une vénération à un nombre limité de personnes et ne laisse aucune chances aux autres. Et quand Dany Boon se trompe de sujet en réclamant un César du public ou de la comédie, il pose en revanche la vraie question de cette oligarchie toute puissante qui façonne le cinéma français en tirant seulement quelques uns vers le haut pour mieux laisser les autres s’enfoncer. Pendant ce temps là… 59ème, c’est parti générique. Ah non, c’est vrai, j’ai bien donné mon petit coup de gueule mais ce n’était pas l’éditorial. C’était juste un plus, pour vous à qui je ne peux rien cacher. Mais j’entends déjà le chant du cygne, les contradicteurs m’entourent, fusil à l’épaule. Allez-y messieurs, je vous attends. Feu.
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